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title: "Le masochisme héroïque"
date: 2013-06-25 00:00:18 +0200
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« Quand on veut « apprivoiser » un dauphin et
créer une alliance relationnelle avec lui, on procède parfois ainsi. La gueule
du dauphin est armée de rangées de dents acérées qui vous couperaient un bras
comme de rien. Le « dompteur » de dauphin place dans
cette gueule, offre à cette gueule, une partie investie de son anatomie
corporelle : son bras, sa main. Si par chance ou par vecteur infectif —
« intersubjectif » serait-il trop osé ? — le
dauphin ne referme pas sa gueule sur le membre ainsi offert, alors la séquence
de l'apprivoisement peut se poursuivre. Le dauphin se retourne et expose son
ventre, partie la plus vulnérable de son corps. Le dompteur pose alors sa main
sur ce ventre offert à son tour. S'il ne commet alors aucune agression contre
l'anatomie ainsi exposée et rendue vulnérable, alors l'alliance se noue, le
dauphin est apprivoisé, il pourra apprendre à jouer avec l'homme, en
confiance.
La pensée habituelle du psychanalyste peut, à partir
d'une telle séquence, procéder aux relevés pulsionnels habituels et à
l'extraction des fantasmes et processus sous-jacents à cette interaction.
Selon son humeur ou ce qu'il a mis au travail au
moment de l'analyse, il pourra souligner l'archaïcité fantasmatique de la
procédure, la place qu'y occupe l'agressivité « orale »,
la folie du risque pris, qui n'obéit guère à une logique de la rationalité
issue et dérivée des pulsions d'autoconservation. Ou encore l'érotisme torride
qui peut se dégager de la scène — mode du jouir. À l'avenant, il
insistera sur l'emprise et ses modalités, évoquera le masochisme héroïque, la
rétention de charge implicite à l'absence de morsure, les formes de la
négativité ainsi mobilisées, le paradoxe de la manière dont ici le masochisme
est « gardien de la vie », etc.
Une pensée incongrue doit pouvoir être proposée en
complément.
Cette séquence illustre les conditions
intersubjectives de l'acquisition d'une conviction.
Comment peut-on convaincre un dauphin de l'absence de
mauvaises intentions à son égard, de l'absence de pulsions meurtrières ? Il y
a un risque à prendre, il faut se placer dans une « situation
extrême » ou potentiellement « extrême »,
aller jusqu'à mettre sa vie ou une partie de soi en jeu. Alors, alors
seulement dans cette « logique primaire », peut se
produire un effet de conviction. Le dauphin peut être convaincu de
l'absence de danger ou de menace pour sa vie, à son tour il peut
s'exposer sans défense, une histoire peut naître.
La procédure est classiquement utilisée dans les films
d'action ou dans les westerns. Afin de prouver sa bonne foi, le héros se place
dans la « gueule du loup » : il se rend sans armes et
sans défense dans le camp supposé ennemi.
L'héroïsme nous ramène au masochisme : la
fantasmatique héroïque intrigue toujours une composante
masochiste. »
— Rousillon, René, 2004 (1999), Agonie, clivage et
symbolisation, pp. 159-60, PUF.